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Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu

Sciences avec et pour la société
The Conversation

Alexis Metzger, INSA Centre Val de Loire et Martine Tabeaud, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Objets familiers des skieurs, les plans des pistes ne sont pas seulement des outils pratiques : ils sont la promesse d’un paradis bleu et blanc, où la neige est partout et où il fait toujours beau. Mais à mesure que le climat se réchauffe, ces images idéalisées s’éloignent de plus en plus du réel. Elles sont devenues un miroir déformant qui interroge notre rapport aux sports d’hiver.


Maxime Petre, géographe et collectionneur de plans de pistes de ski, a co-écrit cet article et la parution scientifique sur lequel s’appuie celui-ci. Son travail de numérisation des plans de pistes actuels et passés a permis d’illustrer cet article.


Pour le skieur, le plan des pistes est à la fois un outil pratique et une promesse. On va l’étudier depuis la maison – ou l’appartement de location – pour prévoir sa journée à la neige, le déplier sur les pistes avec difficultés à cause des gants. Choisir entre une piste bleue ou rouge, un télésiège ou un téléphérique, autant de choix guidés par ce petit document.

Au-delà de cette fonction repère, le plan des pistes construit aussi un imaginaire : celui d’un hiver immuable, presque utopique, où les flancs des montagnes sont toujours enneigés et le ciel toujours bleu. Pour les plus aisés qui peuvent s’offrir ces loisirs de neige, ces plans perpétuent la magie d’un hiver éternel : toujours le même, d’une blancheur immuable, depuis des décennies.

Ils montrent des images d’une météo idéale, désormais rare dans un contexte de changement climatique et de baisse de l’enneigement, comme nous l’avons récemment exposé dans un article de recherche.

Du plan neige à l’émergence d’un style pictural standardisé

On trouve des plans des pistes dès la création des premières remontées mécaniques. Les premiers plans sont sommaires : il s’agit surtout de photographies annotées avec le tracé des pistes.

Plan de la station d’Auron (Alpes-Maritimes) à la fin des années 1930, après l’inauguration du troisième téléphérique de France.
Numérisation : Maxime Petre, éditions Héliogravure Sadag, Bellegarde, Fourni par l’auteur

En témoigne par exemple le plan de la station d’Auron dans les Alpes-Maritimes, où le ski maralpin a pris naissance avec l’inauguration le 30 janvier 1937 du troisième téléphérique de France après Megève et Chamonix.

Mais c’est avec le Plan Neige de 1964 que la montagne française s’oriente massivement vers le tout-ski. Ses effets sont rapidement sensibles : de cinquante stations en 1960, on passera à deux cents en 1975. Pour ces destinations, les plans des pistes deviennent alors des icônes touristiques.

Comme il était alors la règle implicite pour les stations de dimension internationale, Val d’Isère (Savoie) sollicite dans les années 1950 l’Autrichien Heinrich Berannn qui a déjà œuvré du côté des plus grandes destinations de ski comme Gstaad (Suisse), Cortina d’Ampezzo (Italie) ou Sankt Anton Am Arlberg (Autriche). Ceci dénote une sorte de mimétisme alpin pour ces grandes contrées des sports d’hiver.

D’un rebord de falaise, le skieur plonge littéralement sur le centre bourg de Val d’Isère (Savoie), encore clairsemé, en suivant des pistes rouges imaginaires.
Numérisation : Maxime Petre, Berann, années 1950-1960, Fourni par l’auteur

Formé aux Beaux-Arts à Lyon, Pierre Novat répond à l’appel de Val d’Isère en 1962 et va dessiner, à sa manière, une série de plans qui fera sa célébrité. Une exposition et un livre lui ont récemment été consacrés.

Pierre Novat, photographié par son fils Arthur Novat.
Arthur Novat, CC BY

Les pinceaux de Pierre Novat entrent en action en 1962. Le plan de Heinrich Berann n’est plus à jour : Pierre Novat, Avalin (nom donné aux natifs de Val d’Isère) d’adoption, se charge du nouveau dessin.

C’est le début d’un long parcours professionnel fait de commandes à travers les Alpes françaises. Il va rapidement imposer son style, dont les pistes de Val d’Isère ont été le déclencheur artistique. Un projet de retravail graphique des cartes des pistes, dénommé micmap, vise aujourd’hui à conserver et prolonger l’héritage de Novat.

La vision de Val d’Isère que développe Pierre Novat diffère de celle de son prédécesseur Heinrich Berann.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, années 1960, Fourni par l’auteur

Petits arrangements avec la géographie… et la météo

Mais comment représenter en deux dimensions des pentes aux expositions variées, des sommets emblématiques mais dont la visibilité et la proximité sont diverses ? La filouterie est de mise : chaque plan est, en réalité, une projection arrangée.

Pierre Novat le disait lui-même dans une interview en 1992 :

« Le crayonné a pour but de se mettre d’accord avec les gens de la station, voir si ça correspond à l’image qu’ils veulent donner de leur station et aux angles de prises de vues, aux ombres portées. Le plus, enfin le principe le plus important, ce qui m’a permis de me rendre utile aux stations, c’est que l’on triche, on triche pas mal. »

Autrement dit, les courbes sont adoucies et les reliefs moins acérés. Tout l’enjeu est d’inviter à la glisse, tout schuss. Ces paysages dessinés sont devenus les images d’Épinal pour représenter les stations de sports d’hiver.

Les plans déforment ainsi la topographie pour tout montrer de la station et de ses points forts, tout en présentant ses pentes comme accessibles. Mais ils enjolivent également la météo. Ils véhiculent une image normalisée d’un temps froid et ensoleillé (ce qu’on voit sur le plan), effaçant les conditions permettant les chutes de neige qui précèdent (et qui ne sont jamais représentées).

Sur les plans, la neige est omniprésente : très blanche ou légèrement bleutée, elle recouvre uniformément les reliefs, parfois jusqu’aux rives du lac Léman, à 500 m d’altitude, jusqu’aux cimes des Dents du Midi à plus de 3000 m – et au Mont-Blanc, évidemment.

Sur le plan ci-dessus du Suisse Winfried Kettler, réalisé pour le compte du domaine international des Portes du soleil (Suisse et France) dans les années 1980, la neige est partout présente, des rives du Léman au sommet du mont Blanc. Vingt ans après, l’objectif reste, ni plus ni moins, d’afficher encore de la neige à toutes les altitudes, comme le montre la carte contemporaine du domaine skiable en 2024.

Une vitrine de plus en plus éloignée du réel

Une telle blancheur continue n’a rien de réaliste : elle suppose la même quantité de neige à toute altitude, sur tous les versants, quelle que soit leur orientation. En réalité, la qualité et l’épaisseur du manteau neigeux varient selon la pente, l’exposition, le vent. Il est bien rare de trouver de la neige au sol à Évian même, comme le représente pourtant l’une des cartes ci-dessus, par exemple !

Sur cette carte des pistes, réalisée par Pierre Novat pour la promotion touristique du Queyras (Hautes-Alpes), le Viso, pourtant italien, s’érige au centre avec un aplomb souverain, focalisant l’attention. Comme toujours, la neige est tombée sur ce territoire de 626 km² de manière complètement uniforme.
Numérisation : Maxime Petre, Novat 1981, Fourni par l’auteur

Quant au ciel, il est quasi systématiquement bleu, effaçant les nuages pourtant nécessaires aux chutes de neige. Ce choix n’est pas anodin : il permet à la neige d’étinceler et de révéler un panorama que la météo réelle masquerait. Le plan traduit des choix météorologiques forts réalisés à dessein.

Comment expliquer que l’image des pistes soit un tel miroir déformant ? C’est parce que le plan est aussi un produit d’appel, un objet marketing pour les touristes. Or la neige est l’élément phare pour attirer les skieurs. Et le ciel bleu, promesse de journées radieuses, est un atout supplémentaire qui permet de repartir bronzé. Pierre Novat assumait pleinement cette mise en scène météorologique, à même de séduire à la fois les élus locaux, les gestionnaires de stations et les skieurs.

Une forme de solastalgie

Aujourd’hui, le plan s’éloigne de plus en plus du réel. Avec le réchauffement climatique, l’enneigement varie fortement selon les massifs, l’altitude ou l’exposition. Pourtant, les plans continuent d’afficher la même blancheur uniforme. Les plans des pistes ont beau afficher encore de la neige, les stations ferment peu à peu faute d’enneigement.

Plan des pistes de la station de Céüze (Hautes-Alpes) au début des années 2000.
Numérisation : Maxime Petre, auteur inconnu, années 2000, Fourni par l’auteur

Après huit années d’inactivité, la station de ski de Céüze, dans les Hautes-Alpes, est en cours de démantèlement à l’automne 2025. Le plan des pistes prend alors le statut de relique, souvenir de jours heureux sur cette montagne emblématique du Gapençais.

Ces cartes traduisent-elles une forme de déni climatique ? Il s’agit plutôt d’un rêve, d’une utopie : l’idée que le ski reste possible, toujours, partout, et durant la « saison » de ski. Ces images révèlent une mémoire d’hivers idéalisés et engendrent une forme de solastalgie – ce sentiment de perte face à un paysage qui nous est proche et qui s’efface peu à peu

Anne Dalmasso, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble Alpes écrivait, à propos des plans de Novat :

« Comme toutes les images touristiques, elles ont une fonction performative : elles reconfigurent tant les attentes que les souvenirs. »

Neige de culture : des artifices peu visibles

Pourtant, la transition verte des domaines skiables passe par un autre rapport aux sports d’hiver et donc à la neige, avec de nombreux enjeux spécifiques aux territoires de montagne.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1980, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

L’enneigement artificiel, déployé à partir des années 1970, vise à garantir la glisse sur le plan technique face aux aléas climatiques.

Le manque de neige dès la fin des années 1980, avec l’« hiver sans neige » 1988-1989, a amené les stations à rendre visibles les canons à neige pour informer leurs visiteurs d’une « garantie neige ».

L’enjeu du retour à la station ski aux pieds justifiait – et justifie encore – des investissements massifs, parfois déraisonnables compte tenu des altitudes.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1990, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par la couleur jaune et un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

Résultat : les pistes pourvues de canons à neige se matérialisent sur les cartes des pistes. De l’icône du flocon de neige aux pistes jaunies, les plans insistent alors sur les potentialités de la neige artificielle. Ces représentations disparaîtront largement plus tard.

Car, dans les années 2020, les contestations se font plus vives. Certaines stations choisissent de ne plus recourir à la neige artificielle, d’autres de la masquer sur leurs plans. Et bien malin celui qui pourrait ainsi déceler dans ce type de plan un lac dédié à la neige de culture : la transparence de ces aménagements s’efface au profit de l’image idéale et policée.

Ces plans peuvent-ils, doivent-ils évoluer, et si oui comment ? Faut-il produire des images plus « authentiques » reflétant le manque de neige ? Mais des images reflétant des pistes brunies par la terre à l’arrivée en station, des chalets enveloppés dans le brouillard et une tempête de neige en altitude seraient-elles aussi attractives au plan touristique ?

Plan des pistes de Cortina d’Ampezzo (Italie).
Numérisation : Maxime Petre, Berann 2025, Fourni par l’auteur

Heinrich Berann a longtemps été le panoramiste des olympiades. Malgré son décès en 1999, Cortina, ville hôte des Jeux olympiques d’hiver de 2026, qui vont débuter en février, lui est restée fidèle. Il y a fort à parier que les plans des Jeux olympiques d’hiver 2030, prévus dans les Alpes françaises, ne s’éloigneront guère de ce modèle immuable et vendeur.The Conversation

Alexis Metzger, Géographe de l’environnement, du climat et des risques, INSA Centre Val de Loire et Martine Tabeaud, Géographe, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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