Winston Churchill disait de la Russie qu’il s’agissait d’un « rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ». On pourrait dire, à peu de choses près, la même chose de l’actualité internationale contemporaine. C’est sans doute l’acronyme VICA (volatilité, incertitude, complexité, ambiguïté) qui caractérise, aux yeux de nombreux lecteurs de la presse, l’époque actuelle. Face à ces difficultés, un certain pessimisme renaît et, à l’instar d’Antonio Gramsci, on craint que « le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».
La théorie des relations internationales peut-elle alors nous éclairer ? C’est faire le pari risqué que les sciences sociales puissent adopter une approche explicative, associant des causes à des effets dans une relation de type variable indépendante (cause) / variable dépendante (effet). On pourrait alors chercher à expliquer pourquoi tel État s’approprie le territoire d’un autre ou pourquoi telle puissance hégémonique intervient à des milliers de kilomètres de ses frontières, en y trouvant une rationalité.
À l’inverse, si l’on remet en cause cette approche strictement rationaliste, on considérera que les actions humaines, toujours inscrites dans un contexte, ne peuvent faire l’objet que d’interprétations. Ainsi, faute d’explications universelles et objectives, il faudrait privilégier la compréhension, dépendante du point de vue de l’observateur et construite à partir de cadres interprétatifs. Ces deux perspectives relèvent de conceptions presque philosophiques des relations internationales, entre lesquelles existe une infinité de nuances que cet article ne peut épuiser.
Au-delà de ces conceptions, les recherches en relations internationales opposent deux lignées de travaux universitaires. Si l’on souhaite schématiser les grandes lignes du champ, on peut opposer les visions réaliste et libérale. La première met l’accent sur les rapports de force et la quête de puissance entre entités étatiques. Elle se veut « réaliste » en ce qu’elle prétend partir de l’observation du monde, marqué par une forme d’anarchie internationale génératrice de rivalités. Cette vision pessimiste puise ses racines chez Thomas Hobbes et son célèbre « bellum omnium contra omnes », la guerre de tous contre tous.
La vision libérale, quant à elle, décentre le regard en mettant en avant une pluralité d’acteurs et en soulignant le rôle structurant de la coopération et des échanges dans la production d’un ordre international plus stable. Elle s’inscrit dans une filiation intellectuelle que l’on peut faire remonter à Emmanuel Kant et à son projet de paix perpétuelle.
Aussi critiquables soient-elles, ces approches fournissent des jalons utiles de compréhension. La période post-soviétique a semblé consacrer le succès des thèses libérales. À la suite de Francis Fukuyama, certains ont théorisé l’avènement de la « fin de l’histoire », interprétée comme la diffusion mondiale de la démocratie libérale et de l’économie de marché. L’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001 devait, dans cette logique, conduire à sa convergence politique avec les démocraties occidentales. Cette vision, largement occidentalo-centrée, a également justifié des politiques interventionnistes, au nom de la promotion de la démocratie, tout au moins dans le discours officiel des autorités américaines, comme en Irak par exemple.
Or, la décennie actuelle semble remettre en cause cette dernière conception. C’est plutôt un retour à une lecture hobbesienne du monde qui s’impose. La notion de puissance, ainsi que les récits qui l’accompagnent, regagnent en importance : la Chine entend « laver le siècle des humiliations » et s’affirmer comme première puissance mondiale ; les États-Unis cherchent à maintenir leur position hégémonique dans un contexte de rivalité stratégique accrue.
L’Union européenne, pour sa part, s’est construite en grande partie sur le rejet de la puissance brute, celle qui, comme l’écrivait Paul Valéry en 1919, a rendu les civilisations « mortelles ». De ce constat est né un projet davantage technocratique et fonctionnaliste que véritablement politique : la paix par le droit, l’intégration par le marché, la diffusion de normes sociales et environnementales ; projet d’inspiration plutôt libérale donc. Aujourd’hui, ce modèle est confronté au retour des logiques de réarmement et, plus fondamentalement, à la réapparition d’ennemis qui nous désignent : une situation à laquelle les sociétés européennes s’étaient en grande partie désaccoutumées.
La scène mondiale est aujourd’hui livrée à la « revanche des passions », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Pierre Hassner. Or, si les passions désignent, selon le dictionnaire Larousse, « des états affectifs qui échappent en partie à la raison », alors comprendre l’actualité internationale revient à tenter de saisir ce qui, précisément, résiste à l’explication rationnelle.




