Recherche

J’ai assisté à CARTO, l’impromptu scientifique

Sciences avec et pour la société
Alexandre Penneroux

Le pôle Science Avec et Pour la Société (SAPS) de l’INSA CVL proposait le 29 novembre sur le campus de Blois, l’impromptu scientifique CARTO porté par Florence Troin, ingénieure de recherche cartographe au CNRS, accompagnée par le comédien Balthazar du Groupe n+1. Plus qu’un spectacle, c’est un véritable récit de vie géographique, structuré comme une carte que l’on dévoile progressivement, chapitre après chapitre.

Dès les premières minutes, l’espace est quadrillé. Altitude, latitude et longitude posent le cadre : un fond de carte d’où émergera l’histoire.

Chapitre 1. 1970 : Rabat, un cambriolage et une vocation

Tout commence le 12 janvier 1970, près d’un souk de Rabat. Florence a 5 ans. Un cambriolage chez ses parents devient la première coordonnée de son parcours. Devant les cartes déchirées et piétinées de son père géographe qui jonchent le sol, c’est décidé. Plus tard, elle fera des cartes pour réparer les années de travaux perdus en cette funeste journée. Ce moment fondateur est présenté avec simplicité, comme la première orientation d’un itinéraire de vie.

Chapitre 2. 1981 : premières cartes, premières variables visuelles

Été 1981 à Tours : les premières cartes prennent forme. Florence classe, ordonne, quantifie toutes les activités commerciales et libérales d’une rue qui deviennent des couleurs, des formes, de taille, valeur, et orientation (horizontale, verticale, oblique) différentes.
C’est l’apprentissage des variables visuelles : la scène montre comment la cartographie est un langage, avec sa grammaire et ses codes.

Chapitre 3. 1992 : le pouvoir des cartes

En 1992, au Plessis-Robinson, elle travaille dans une entreprise de cartographie. Tout se fait à la main : encre de Chine, feutres, crayons. Les références affluent : Larousse, Hatier, La Villette, Le Monde diplomatique.
Elle démonte un mythe : les cartes ne sont jamais objectives. Elles sont façonnées par ce qu’on choisit de montrer… et ce qu’on laisse hors-champ.
Elles reflètent des orientations, des choix, des codes couleurs et surtout une sensibilité qui peut même devenir un outil d’émancipation si on sait bien les manier.

Chapitre 4. La quête du sens : des thèses inachevées et un laboratoire trouvé

La recherche devient un terrain mouvant pour Florence : elle démarre trois sujets de thèse dont une sur « la géographie du tennis en France », en parallèle de cours de tennis qu’elle donne autant par passion et nécessité ou une sur « la place de la carte dans la presse » (pendant la guerre du Golfe durant laquelle les cartes envahissent les médias) mais n’arrive pas à finaliser ses travaux de recherche.

Ces échecs ouvrent ironiquement la voie à une réussite : Florence postule au CNRS et rejoint le laboratoire Urbama à Tours, où elle trouve un cadre scientifique stimulant.

Chapitre 5. 1995 : Yémen, Chibam et l’importance du terrain

En 1995, elle découvre Chibam au Yémen, surnommée le « Manhattan du désert ».
Des tours en terre crue, une ville verticale unique.
C’est ici que s’ancre une conviction profonde : la carte n’a de sens qu’avec le terrain.

Chapitre 6. Le Caire : cartographier pour protéger

Au Caire, à Héliopolis, elle réalise un relevé minutieux de quartiers anciens menacés par un projet immobilier moderne.
Ses cartes participent à la mise en place d’un décret interdisant la destruction des villas de plus de 100 ans en 2003.
La cartographie devient outil de sauvegarde patrimoniale.

Chapitre 7. 2015 : Marseille et les récits cartographiques

En 2015, elle explore une nouvelle dimension : mettre un roman en carte.
Le héros n’est plus un personnage, mais une ville.
Puis viennent les expériences pédagogiques dans un collège à Mayotte, où les cartes deviennent un moyen de libérer l’imaginaire des élèves (cartes au trésor, île du Démon…) et soigner les traumatismes (éloignement des Comores, tempêtes, crimes et grande précarité).

Une scène comme une carte de vie

Le spectacle se clôt sur une image forte : tous les objets utilisés sur scène, les dispositifs scéniques faits d’ombre et de lumière, de vidéo-projection, de bougies, de balles de tennis, de projecteur de diapositives, d’échanges de tennis durant lesquels elle déclame son texte, de réveil matin en forme de mosquée, de balles de tennis (je l’ai déjà dit mais il y en avait vraiment beaucoup) et de train électrique composent la carte de la vie de Florence.

Un échange final riche et généreux

La représentation est suivie de 45 minutes de questions-réponses, au cours desquelles Florence Troin et le comédien Balthazar Daninos reviennent sur la genèse du projet. Le public découvre les coulisses d’un travail de près d’un an, durant lequel la rigueur scientifique, l’imagination et la poésie se sont définitivement intriqués. Nous apprenons également que le Groupe n+1, qui signe la création de cette pièce, vient de recevoir le prix Jean Perrin de la Société Française de Physique. La reconnaissance d’un « effort particulièrement réussi de vulgarisation de la science » pour l’ensemble de leur œuvre, déjà riche de plus de 20 impromptus avec des scientifiques de tous poils, qui semble amplement méritée.

Sur le même thème

#cartographie#evenement

Partager

Table ronde « Dépasser les préjugés sexistes ».
Une journée placée sous le signe de l’entrepreneuriat à l’INSA Centre Val de Loire !

Catégories

Rechercher

Mise en avant